Intérêt d'une approche anthropologique du tourisme

Publié le par Des Kuns



De fait, pour beaucoup, c’est en tant « qu’industrie » synonyme d’emplois et de progrès que le tourisme est le bienvenu, les revenus et le développement potentiel qu’il génère sont mis en avant pour être proposés comme modèle de croissance et de style de vie, aussi bien par des gouvernements, des entrepreneurs individuels ou des entreprises multinationales comme on peut le vérifier facilement à partir de la prolifération des départements ministériels, associations et groupements d’entreprises qui sont chargés de promouvoir l’industrie du tourisme.

Pour d’autres, cependant, le tourisme est le catalyseur d’un processus de destruction des styles de vie traditionnels des pays situés à la périphérie, en raison de la mise en œuvre à partir du centre, d’une exploitation de type néo-colonialiste facteur d’inflation et surtout de dépendance à travers une activité instable par nature.

Ces deux points de vue sont évidemment excessifs, le premier pour ne reposer que sur des vœux pieux non démontrés et le second pour en reprendre purement et simplement le contre-pied. Pourtant, de nombreux travaux des années soixante et soixante dix et traitant du tourisme les reprenaient sous ce qu’on peut qualifier de conceptualisation optimiste et pessimiste (Lea, J., 1988 :10).

La conceptualisation optimiste, prépondérante dans les années soixante, propose une classification du tourisme à partir de ses éléments fonctionnels sans harmonisation : le tourisme est une industrie de plus dont on s’efforce de maximiser la rentabilité (retour sur investissement le plus rapide possible), chaque élément étant considéré indépendant, sans interaction avec l’ensemble.

Le tourisme devient ainsi un facteur de changement, économique et social, qui en stimulant l’emploi et l’investissement, bouleverse l’utilisation du foncier et partant, la structure de l’économie. Il tire sa justification, a posteriori, des résultats positifs en terme de balance des paiements de l’ensemble des pays récepteurs qui amènent logiquement les organismes de développement international à tenter de profiter de la vogue que connaissait au « Centre » l'émergence de la « société des loisirs ». Dès lors, l'ONU déclare en 1963 que « Le tourisme peut apporter et apporte effectivement une contribution vitale à la croissance économique des pays en voie de développement » (ONU, 1963 : 6) et les experts du développement postcolonial pensent enfin avoir trouvé une réponse adaptée aux économies faibles et sans ressources de la périphérie mondiale (UNESCO, 1966).

La conceptualisation pessimiste, prépondérante dans les années soixante dix, postule que le tourisme s’apparente à un modèle colonialiste, générateur de dépendance économique et d’inégalités. Il aggrave les divisions pré-existantes dans les communautés (Greenwood, 1992 : 129) en y ajoutant les inégalités liées aux stratégies de développement des différentes entreprises et institutions intervenant dans l’activité touristique.

Devant l'ampleur que prend le tourisme international, un cycle de recherches débute chez les anthropologues avec Nuñez (1963) et se développe sur le thème du tourisme comme catalyseur de l'acculturation. Les anthropologues des années soixante-dix et les sociologues qui s'intéressent au « changement socioculturel », adoptent une position critique devant la dégradation identitaire des sociétés de la « Périphérie » touchées par le tourisme : « most academic writings about sociocultural change and tourism from sociological and anthropological viewpoints have adopted a negative stance » (Crick, 1989 : 335).

L'aspect néo-colonial du phénomène est mis en avant. Aux bénéfices économiques qui accompagnent le tourisme et qui sont incontestables, les études « pessimistes » associent une série de coûts physiques et sociaux difficilement quantifiables (Mathieson et Wall, 1986 : 42) mais dont les effets peuvent permettre de remettre en question le paradigme du tourisme, panacée du développement (Greenwood, 1992 : 129). On peut relever notamment des conférences de l'American Anthropological Association et des ouvrages collectifs dont plusieurs sont aujourd'hui des références en la matière : A New Kind of Sugar : Tourism in the Pacific (Finney et Watson, 1975), The Golden Hordes. International Tourism and the Pleasure Periphery (Turner et Ash, 1975), Tourism : Passport to Development? (De Kadt, 1979), Hosts and Guests (Smith, 1989 [1977]), Tourism and Behaviour et Tourism and Economic Change (Smith, 1978a,b), et Pacific Tourism : As Islanders See It (Rajotte et Crocombe, 1980).

Au cours des années quatre vingt, Jafar Jafari (1994 : 13 et ss), repère en outre deux nouveaux concepts, que l’on peut qualifier de plateformes d’adaptation et de la connaissance. Le premier fondé sur les observations formulées supra vise à proposer des alternatives de développement touristiques adaptées aux besoins des populations d’accueil. Ces dernières, avec des résultats mitigés, peuvent être considérées comme une réponse partielle quant aux conséquences du développement touristique et quasi-nulle quant à l’apport théorique. Le second concept a contribué à présenter l’étude du tourisme comme multidisciplinaire et parce que relevant de toutes les sciences sociales, susceptible d’en utiliser les perspectives, les théories et les techniques. Les recherches sur le tourisme que l’on peut regrouper plus ou moins nettement autour de ces concepts, sont essentiellement axées autour de quatre thèmes principaux (Cohen, 1984 :376) :

le touriste et sa culture,

les relations, transactions, entre les touristes et les populations locales,

le visité et sa culture,

la structure et le fonctionnement du système touristique et les conséquences et les impacts du tourisme, reprenant ce que Dennison Nash explicitait déjà quelques années auparavant : « A theory of tourism ought to center on tourist and the culture that surrounds him. Further, it ought to be broad enough to include the touristic metropole(s), the host touristic satellites, and the contact and transactions between them. » (Nash, 1978 : 140).

Cependant, au-delà des études théoriques, dès les années quatre vingt, se fait sentir le besoin de disposer d’une base d’études pratiques « While we are badly in need of good theory in tourism studies, we do not yet have enough sound empirical studies » (Bodine, 1981 : 469). L'anthropologie, dans le cadre d’une démarche déductive, se voit confortée dans sa volonté d’approche du tourisme et se voit confiée la responsabilité d’apporter des réponses à ce manque à partir de modèles généraux appliqués à des études de cas destinés à fournir une grille théorique : « There is a great need for systematic, long term studies of tourism impact on host cultures, studies with practical importances. We need anthropologists to provide them » (Watson-Gegeo, 1981 : 476), ou : « Tourism is a particularly powerful agent of change whose impact and consequences can be studied in the kind of contexts in which anthropologists generally feel most comfortable : communities, small groups, families » (Pi Sunyer, 1992 : 475).

Tableau 1. Résumé des principales approches en matière d’étude du tourisme.

Perspectives

Objectifs

Caractéristiques

Conceptualisation optimiste, plateforme de défense

Études d’impact

Classification fonctionnelle du tourisme, sans harmonisation, influence “économiste”

Conceptualisation pessimiste, plateforme d’avertissement

Études d’impact

Tourisme comme modèle fermé comparable au colonialisme et générateur de dépendances et d’inégalités

Plateforme d’adaptation

Modèles de développement

Recherche d’alternatives de développement touristique axées sur la participation locale et l’adaptation de l’environnement

Plateforme de connaissances

Études systématiques et détaillées

Traitement holistique du tourisme, intégration des systèmes générateurs et récepteurs dans une vision multidisciplinaire

Source: LEA, J., 1988 et JAFARI, J., 1994 (synthèse)

Le tourisme, comme on peut le constater, a le plus souvent été défini à partir d’un ensemble plus ou moins étendu de variables que l’on combine en fonction d’intérêts concrets en mettant en avant l’aspect dynamique (changement de lieu, déplacement), statique (séjour), téléologique (motivations, imaginaire) ou résultant (impacts). En 1950, alors que l’OMT définit le tourisme international comme le séjour de visiteurs pour au moins 24 heures hors de leur résidence habituelle, certains qui souhaitent lui conférer le statut d’industrie, modifient cette définition et considèrent que le tourisme est l’agrégation de toutes les activités commerciales qui fournissent des biens ou des services pour faciliter la consommation de loisirs hors de la résidence habituelle (Smith. S.L.J., 1988). Le tourisme est ainsi considéré comme une industrie qui vend ou loue des services, sans attacher d’importance aux motivations des voyageurs concernés.

Cette approche n’est, bien sur, pas satisfaisante pour la plupart des travaux anthropologiques en raison d’une part de son amplitude excessive et, d’autre part, de sa stérilité sur le plan théorique qui laisse de côté les aspects téléologiques, résultants et dynamiques du tourisme. D’autres approches ont été développées (Tableau 2. Approches conceptuelles du tourisme.) à l’initiative principalement des chercheurs impliqués dans la plateforme de la connaissance.

Tableau 2. Approches conceptuelles du tourisme.

Conception du tourisme

Apports

Hospitalité commercialisée

Commercialisation de la tradition dans les relations touriste-hôte. Les étrangers occupent un rôle provisoire et ont un statut de client.
Importante au plan de l’étude des relations/rencontres.

Facteur de démocratisation

Transformation des statuts, rôles, traditions tant dans les pays d’accueil qu’émetteurs.

Forme moderne de loisir

À partir des recherches macro-sociologiques et institutionnelles sur le tourisme, considère les loisirs comme un ensemble d’activités dénué d’obligations. Le touriste est un oisif qui, en outre, voyage.

Forme moderne du pélerinage traditionnel

Identifie le tourisme comme une forme de voyage sacré.

Expression culturelle

Influence du tourisme au plan de l’instruction susceptible de modifier les valeurs et attitudes humaines au sein de toutes les civilisations.

Processus d’acculturation

Impacts du tourisme sur la culture locale (hôte).

Modalité de relations ethniques

Analyse, notamment, de la production d’art ethnique pour le marché touristique.

Forme de colonisation

Étude de la création par le tourisme de dépendances entre Centre et Périphérie, à l’image des relations impérialistes génératrices de sous-développement.

Source : Cohen. E., 1984.

Lea, J., Tourism and development in the third world, New-York, Routledge, 1988

Greenwood, D., « La cultura al peso : perspectiva antropológica del turismo en tanto proceso de mercantilización cultural », in Smith, V.L., Anfitriones e invitados, Madrid, Endymion, 1992, (1977)

Op. cit.

Op. cit.

Op. cit.

Op. cit.

Cités par Santana Agustín, Antropología y turismo, ¿Viejas hordas, nuevas culturas?, Barcelona, Ariel Antropología, 1997

Op. cit.

COHEN, E., Rethinking the sociology of tourism, in Annals of tourism research. 6 (1), 1984, (1979), pp. 18-35

Nash, D., « El turismo considerado como una forma de imperialismo », in Smith, V.L., Anfitriones e invitados, Madrid, Endymion, 1992, (1977)

Cité in Santana, A., Antropología y turismo, Ariel, 1997

Watson, G., cité par Santana Agustín, in Antropología y turismo, ¿Viejas hordas, nuevas culturas?, Barcelona, Ariel Antropología, 1997

Pi-Sunyer, O., « Percepciones cambiantes del turismo y de los turistas en un centro turístico catalán », in Smith, V.L., Anfitriones e invitados, Madrid, Endymion, 1992, (1977)

Avec un paradoxe toutefois car ces mêmes motivations sont en même temps reconnues d’une importance vitale pour la fonction marketing.

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