Le tourisme comme système

Publié le par Des Kuns

L’ouverture, la flexibilité et l’interdépendance caractérisent le système touristique analysé ici, conçu à partir de l’articulation fonctionnelle de ses divers éléments et en prenant en considération la localisation spatiale et les règles du marché (offre, demande et régulation). Comme tout système conceptuel émanant de l’analyse d’un système réel, il ne reproduit pas de manière parfaite la réalité du tourisme (dont la variété et la complexité sont quasi infinies), cependant, sur les plans méthodologique et symbolique, je pense qu’il permet une analyse et une comparaison des différents cas abordés.

A partir de la perspective énoncée supra et des principes posés par Mathieson et Wall (1990) et Lea (1988 :16), on peut distinguer dans le système touristique trois sous-systèmes, dynamique, statique et résultant.

Le sous-système dynamique.

Le sous-système dynamique, voyages ou déplacements, comprend les organisations génératrices de touristes, les individus-touristes potentiels et leur processus de conversion à l’une ou l’autre des diverses formes de tourisme. La variable principale de ce sous-système est la demande, c'est-à-dire le nombre de personnes qui voyagent ou souhaitent voyager (Mathieson et Wall, 1990 :28), et dont les consommations de services et installations créées pour les loisirs alimentent le système touristique.

Cette demande effective ou potentielle (une partie n’étant pas réalisée, pour des motifs économiques le plus souvent), est fonction du niveau d’accessibilité aux transports (voyages lointains qui deviennent réalité), du niveau de vie (directement lié à la consommation), du niveau d’éducation (qui peut susciter la curiosité et le désir de vivre des situations nouvelles) et de la volonté de changer le cours de la vie de tous les jours (rôle et statut social notamment).

Cette demande pour exister, au niveau d’une société, suppose atteint et même dépassé le niveau de revenu minimal permettant de satisfaire les besoins basiques. En effet, les biens et services touristiques relèvent du superflu (qui fait la qualité de la vie, à ce que l’on dit) et leur consommation implique l’existence d’un excédent de ressources sur les dépenses liées aux besoins primaires. Cela suppose de plus une répartition assez équitable de la richesse, en effet, une concentration excessive, comme c’est le cas dans nombre de pays en voie de développement, sur une « caste » privilégiée et peu nombreuse rend quasi-impossible la généralisation de la demande.

La consommation touristique n’est pas pré-déterminée, une fois pour toutes autour d’un type idéal de destination qui répondrait aux désirs et donc à la demande. Elle est au contraire, dépendante de son époque, et constitue une des variables caractéristiques des sociétés (émettrices comme réceptrices) et des styles de vie de leurs populations. On peut citer, par exemple, l’explosion du tourisme de masse qui a marqué les années cinquante, du tourisme vert des années quatre vingt en Occident, du tourisme durable des années quatre vingt dix ou encore du rôle d’internet dans les transactions touristiques.

Dans le premier cas, c’est la croissance économique qui fait de la mode du voyage, des loisirs (soleil, sol et plage) une véritable sotériologie pour l’humanité, une condition sine qua non de la survie de sociétés stressées, véritable « soupape de sécurité ». Elle annonce un monde qui tend uniformément vers la démocratie et la consommation, qui permet à tous d’imiter le mode de vie des élites et des leaders d’opinion en partageant leurs destinations et d’oublier, pour un temps, le rythme de vie monotone du travail à la chaîne.

Au contraire, ce sont les crises économique, environnementale, idéologique qui amènent à fuir la multitude et à se rapprocher de la nature, de la tradition, du passé et à prendre conscience de l’existence menacée des « autres » (indigènes, ruraux, etc…) et d’un milieu naturel qu’il faut à tout prix préserver (recyclage, tourisme vert, tourisme durable, tourisme solidaire, développement durable…).

Quant à internet, son développement va dans le sens d’une croissance exponentielle du tourisme de masse liée à l’avènement de la société des loisirs, à la juste reconnaissance des droits de l’individu aux vacances tout autant qu’à la conjonction favorable d’un ensemble d’éléments socio-économiques. L’essor d’internet et son rôle dans les transactions commerciales n’épargne pas le tourisme, et n’est pas sans conséquences quant aux orientations de son développement notamment pour ce qui est de la volonté de parvenir à un tourisme planétaire durable et/ou solidaire, citoyen et participatif.

Qu’on le déplore ou qu’on s’en réjouisse, il est difficile de nier que l’avènement d’internet est un défi majeur et peut-être une menace mortelle pour une profession qui se voit dépouillée de son privilège dans la production, la sélection et la diffusion de l’information à usage touristique.

Alors, tous touristes ?…Sur le réseau mondial, tout le monde est, au moins potentiellement, touriste, ce qui signifie que personne ne l’est. A ses débuts, le tourisme réservé à une élite, avait vocation à rendre le monde intelligible en conjuguant distance critique et expérience concrète, il jouait un rôle dans la définition du monde commun. Avec internet, chacun peut se façonner sa propre réalité, au point qu’on peut se demander « si ce média qui se présente souvent sous les auspices de la fraternité n’est pas en réalité un accélérateur de la désintégration des sociétés ».

Dans le monde en réseau, il devient facile de privilégier la fusion à la distance, le chaos à la loi, le désordre à l’ordre. En abolissant les distinctions, en éradiquant les hiérarchies, en refusant toute verticalité, internet s’affiche comme hyper-démocratique, mais il peut aussi devenir l’un des vecteurs les plus puissants d’une barbarie libérale sous le règne de laquelle les humains ne sont plus que des individus réduits à eux-mêmes. On peut penser qu’internet est un symptôme plus qu’une cause et que son déploiement accompagne une mutation qu’il n’a pas créée. Cependant, en cessant de faire œuvre de médiation pour se contenter d’être les instruments de la médiatisation, les professionnels du tourisme peuvent contribuer largement à leur propre marginalisation, et peut-être à leur prochaine disparition.

Le sous-système dynamique est une soupape de sûreté qui permet de supporter les rythmes de vie quotidiens et de réconcilier ses usagers avec les coutumes et les traditions de la société dont il procède. Dans une culture et une société aliénante, on assiste à une prolifération de clubs de vacances et de loisirs « cliniques d’oubli pour les grands blessés psychiques de notre société » (Mendel, 1973), de voyages organisés où tout est compris. Ce sous-système génère ainsi de multiples formes de tourisme dont l’adaptation aux désirs et aux possibilités de la demande potentielle est assurée par l’industrie touristique.

L’approfondissement de la connaissance de ce sous-système et donc des attentes, niveaux socio-économiques des touristes potentiels, est une étape fondamentale pour comprendre les images, les stéréotypes que l’on retrouve ensuite dans les sociétés d’accueil.

Le sous-système statique.

Le sous-système statique, en référence à la rapidité des mouvements générés dans le sous-système précédent, comprend la destination, les organismes chargés de l’accueil, et les touristes en situation. C’est à ce niveau que l’on étudie généralement l’effet démonstration, le choc des cultures et l’acculturation, etc..., ainsi que les entreprises, la consommation de l’espace, les niveaux de satisfaction, le mélange des stéréotypes, etc….

Ces analyses sont le plus souvent menées à partir d’approches sociologiques, psychologiques, géographiques et économiques, ce qui a conduit à des résultats souvent parcellaires et donc réducteurs. L’anthropologie a manifesté une prédilection pour ce sous-système qui, en mettant en évidence à travers des rencontres touristes/populations locales/entreprises, les conséquences concrètes sur les populations d’accueil, et en étant étroitement lié à des espaces démographiques et à des populations faciles à cerner, permet ainsi l’utilisation des techniques propres à la discipline.

Dans la pratique, les destinations sont à l’origine très différenciées, mais au fur et à mesure du volume des réceptions, leurs structures générales subissent une modification, une altération pour permettre une meilleure adaptation à des populations de touristes changeantes, saisonnières, en quête de loisirs et de vacances. Ces transformations qui portent aussi sur la matière première de l’industrie touristique, les touristes, sont le fruit des médiations des entreprises, qui peuvent compter, en sus des mesures préalables prises en amont au niveau du sous-système dynamique, sur un appui institutionnel (financement des infrastructures entre autres) qui met en évidence au sein du système touristique, l’imbrication étroite des économies et des politiques nationales.

Par ailleurs, le bon sens voudrait que l’entreprise touristique soit la mieux à même de veiller à la détermination de seuils de charge et de tolérance pour assurer la satisfaction de ses consommateurs. Dans la pratique, le manque d’analyses adaptées (ou le refus de les prendre en considération lorsqu’elles existent), de connaissance exhaustive des caractéristiques socio-économiques, culturelles et des attentes des visiteurs comme des populations d’accueil, de leur structure démographique et sociale, des modes de vie, etc… ne permet pas d’éviter les rejets et les antagonismes, les créations de groupes anti-tourisme, le manque de considération pour les aspects identitaires.

C’est en réalité le touriste qui, par ses caractéristiques socio-économiques (sexe, âge, niveau de revenus, motivations, comportements, etc..), ses modalités de fréquentation (nombre, fréquence des visites), va imposer au sous-système statique une pression, tout particulièrement sur la population et l’environnement réceptifs.

Le sous-système résultant.

Le sous-système résultant, fonction par définition des deux précédents, comprend les effets primaires (liés au développement initial, lancement du tourisme sur une destination) et secondaires, routiniers (liés au passage de la destination en phase de maturité) ainsi que les divers contrôles, correctifs apportés essentiellement au plan institutionnel. D’un point de vue systémique, les effets du tourisme ne sont la conséquence directe d’aucune cause spécifique ce qui justifie de ne pas limiter leur étude à la seule approche touristique.

Le système, même si toutes les variables n’ont pas la même influence et ne sont pas toutes facilement évaluables, peut permettre d’étudier les divers éléments qui le composent (tourisme, touristes, populations locales ; l’ensemble des variables, leurs interactions et leurs impacts sur la nature ; les éléments invariants et les impacts durables, même s’ils connaissent des variations dans le temps et en fonction des variations structurelles de l’activité touristique elle-même ; les échanges résultants d’un processus de relations complexes entre touristes, communautés d’accueil et environnement.

 

L’analyse développée infra prend en compte l’ensemble des étapes de l’expérience du voyage, depuis les premiers préparatifs, le voyage vers la destination et depuis cette même destination ; les conséquences du processus de changement initié sur le plan notamment de l’expérience interculturelle, du niveau d’implication qui en résulte et les diverses modalités de contrôle du développement touristique. A cet ensemble de variables il faut également associer deux variables relationnelles, qui sont souvent négligées, les cultures ou sous-cultures impliquées et l’image de la destination, qui, pré-existantes ou créées artificiellement, sont partie intégrante du système.

 

Op. cit.

Op. cit.

Op. cit.

Ce qui n’est pas sans rappeler la « préhistoire » du tourisme évoquée supra.

Il existe aujourd’hui des services internet qui permettent à tout un chacun de rechercher les meilleurs services au meilleur coût sans passer par l’intermédiaire d’une agence

LEVY, E., in Le premier pouvoir, France Culture, 07 janvier 06.

On peut citer le rôle des blogs mais aussi des canaux de distribution d’une information « incontrôlée » tels YouTube

MENDEL, G., La société n'est pas une famille : de la psychanalyse à la sociopsychanalyse, Paris, Éd. de la Découverte, 1992

La destination est entendue comme lieu aux caractéristiques reconnues par un nombre important de visiteurs potentiels, ce qui permet de générer des touristes. Les attraits peuvent être liés au milieu (naturel ou artificiel), aux infrastructures et aux attributs stéréotypés de la population d’accueil. Une fois reconnue comme telle, la destination entre en concurrence avec d’autres destinations qu’elles soient voisines ou parfois très éloignées.

Les exemples sont nombreux depuis la Turquie à la France en passant par la Grèce, la Tunisie ou encore le Maroc. En Turquie, ce sont plus de 450 millions de dollars d’aides publiques, associés à 1,1 milliard de capitaux privés qui ont permis de construire près de 100 000 lits dans 1309 zones touristiques (297 projets) entre 1983 et 1990. En Tunisie, entre 1962 et 1994, aux 169 millions de dinars publics (35% du financement total) sont venus s’ajouter 351 millions de capitaux privés (dont 10% étrangers). En Grèce, on retrouve sensiblement la même proportion d’aides publiques (38%) qui ont permis des investissements hôteliers pour un montant de 751 millions d’euros. Aux aides publiques nationales sont venues s’ajouter très souvent des financements internationaux privés mais aussi en provenance d’institutions internationales telles que la BIRD ou la Société Financière d’Investissement. On en trouve une illustration au Maroc notamment qui a bénéficié de plusieurs de ces prêts entre 1960 et 1990 et qui est aujourd’hui engagé dans un plan gouvernemental d’envergure destiné à accueillir « 10 millions de touristes en l’an 2010 ».

En France, pour la partie méditerranéenne du littoral, l’intervention de l’Etat s’est concrétisée à travers une Mission Interministérielle d’Aménagement du Littoral Languedocien (Mission Racine) créée en 1963 à partir d’un triple constat :

• Les Français, aidés en cela par la croissance économique, partaient de plus en plus en vacances ;

• Cette partie du littoral français souffrait, relativement à l’Espagne, d’un déficit en hébergements et équipements touristiques qui ne semblait pas en voie de résorption ;

• Le littoral méditerranéen français était caractérisé par un développement déséquilibré, avec d’une part, la Côte d’Azur anciennement développée sur le plan touristique, et d’autre part, un littoral de Marseille à la frontière espagnole, peu mis en valeur malgré des atouts balnéaires certains et subissant un début d’urbanisation touristique anarchique

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